Quinzième dialogue : Nos dialogues ne se termineront jamais

 

Ossip Mandelstam en 1934
Fichier du NKVD

 
« Ars Poetica » - Quinzième dialogue :
Nos dialogues ne se termineront jamais

 

 Cher Ryoko,

Bien sûr, nos dialogues ne finiront jamais ! 
Pour preuve, je voudrais encore parler de poésie avec vous...
Je voudrais évoquer la poésie dans la douleur. Pas la douleur des romantiques, mais la douleur provoquée par les hommes.
Je pense à la grande poésie russe de deux auteurs : Anna Akhmatova et Ossip Mandelstam.
Ce dernier a écrit des poèmes bouleversants alors qu'il était persécuté par les bolchéviques. Sa femme apprenant par coeur ses poèmes afin de pouvoir les retranscrire après la mort de celui-ci. 
Peu avant sa mort, amaigri et épuisé par l'exil forcé, il écrira ces vers magnifiques : 

"JE CHANTE quand moite est la gorge, l'âme sèche,
regard humide assez, conscience sans ruse. 
Le vin est-il salubre, et salubre les outres,
Et dans le sang les ondoiements de Colchide ?
Ma poitrine, oppressée, et sans langue, se tait :
ce n'est plus moi qui chante - mon souffle chante -
l'ouÏe dans le fourreau des montagnes, tête sourde.

Chant désintéressé suffit à lui-même,
fête pour les amis, poix pour les ennemis.

Un chant borgne qui a poussé dans la mousse, 
offrande à voix seule d'une vie de chasseur,
qu'on chante à cheval en chevauchant les crêtes,
en maintenant libre, sans entrave, le souffle,
et qui n'a qu'un souci : mener à la noce,
sans faute, honnêtement, les jeunes fiancés..."

Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej, 8 février 1937

— Yvon