ALIX CLÉO ROUBAUD
« CHAMBRE 223 »

Photographies ALIX CLÉO ROUBAUD
Regardées par DOMINIQUE GONZALEZ-FOERSTER
En conversation avec HÉLÈNE GIANNECCHINI

Vernissage le 8 octobre 2020 de 18h à 20h
Exposition du 8 octobre au 1er novembre 2020

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Photographs ALIX CLÉO ROUBAUD
Viewed by DOMINIQUE GONZALEZ-FOERSTER
In conversation with HÉLÈNE GIANNECCHINI

Opening on 8 October 2020 from 6 to 8 pm
Exhibition from 8 October to 1st November 2020

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Alix Cléo Roubaud (1952-1983) était une photographe et écrivaine d'origine canadienne. Décédée à l’âge de trente et un an elle a laissé une œuvre foisonnante, à la fois intime et expérimentale, faite de textes, de lettres et d’images uniques. Son journal intime a été publié aux éditions du Seuil en 1984.
Ses œuvres sont aujourd’hui conservées dans des institutions internationales comme le musée des Beaux-arts de Montréal, la Bibliothèque nationale de France, le Centre Georges Pompidou ou la Maison européenne de la Photographie.

Dominique Gonzalez-Foerster est une artiste expérimentale basée à Paris. Elle explore depuis 1990 les modalités des relations sensorielles et cognitives entre les corps et les lieux, réels ou de fiction, jusqu’à interroger la distance entre la vie organique et l’oeuvre. Métabolisant références littéraires et cinématographiques, architecturales et musicales, scientifiques ou pop, elle crée des « chambres » et des «intérieurs », des « jardins », des « attractions » et des « planètes », dans les multiples sens que ces termes prennent dans les textes de Virginia Woolf ou Nathaniel Hawthorne, des Sœurs Brontë ou de Thomas Pynchon, de Joanna Russ ou de Philip K. Dick. Chez Dominique Gonzalez-Foerster, cette interroga- tion des espaces s’étend vers un questionnement de la neutralité implicite des pratiques et des lieux d’exposition. Ses « mises en espace », « anticipations » et « apparitions » envahissent le domaine des sens du spectateur pour opérer des modifications intentionnelles dans sa mémoire et son imagination. Hantés par l’histoire et le futur, ces espaces deviennent des conteneurs où elle incube une forme de subjectivité qui n’existe pas encore. A travers des multiples expositions internationales, films courts, mises en scènes et concerts, l’oeuvre mutante de elle participe à l’invention des nouvelles technologies de la conscience.

Expositions personnelles (sélection)
2018 Martian Dreams Ensemble, GFZK, Leipzig, Allemagne
2017 Pynchon Park, Museum of Art, Architecture, and Technology (MAAT), Lisbon, Portugal
Costumes & Wishes For The 21st Century, Schinkel Pavillion, Berlin, Allemagne
2016 1887-2058, Kunstsammlung, Dusseldorf, Allemagne
2015 1887-2058, Centre Pompidou, Paris, France
Temporama, Museum of Modern Art, Rio de Janeiro, Brésil
2014 SPLENDIDE HOTEL, Palacio de Cristal, Centro de Arte Reina Sofia, Madrid, Espagne
2013 M.2062 (Scarlett), The Museum of Kyoto, Japon
2009 chronotopes & dioramas, Dia Art Foundation, New York, Etats-Unis
2008 TH.2058 The Unilever Series, The Turbine Hall, Tate Modern, London, Royaume-Uni
2007 Expodrome, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, Paris, France

Hélène Giannecchini est écrivaine. Docteure en littérature, spécialiste des rapports entre texte et image, elle est responsable du Fonds Alix Cléo Roubaud depuis 2009. Elle était pensionnaire de la Villa Médicis en 2018-19. Elle a publié Une Image peut-être vraie. Alix Cléo Roubaud en 2014 et Voir de ses propres yeux en 2020 aux éditions du Seuil dans la collection « La librairie du XXe siècle ».

 

 

Conversation entre Hélène Giannecchini et
Dominique Gonzalez-Foerster


Dominique,

Il y a dix ans, Jacques Roubaud m’a confié les photographies d’Alix Cléo Roubaud pour que je m’en occupe. C’était dans un café de la place de Clichy, il m’a dit « tenez » en me tendant un cabas en toile plein à craquer, je l’ai remercié et j’ai pris le métro en faisant bien attentions au sac, sans bien comprendre encore ce que je transportais. Dans mon petit appartement d’étudiante j’ai sorti les photographies et je les ai disposées sur toutes les surfaces que je trouvais – sol, bureau, lit, commode – pour les regarder longuement et essayer de leur donner un ordre, de reconstituer les séries. Au début je n’y parvenais pas, j’étais simplement prise par ce que je découvrais : la beauté des tirages, le corps d’Alix Cléo Roubaud répété et bougé sur la surface sensible, les hommes et les femmes qu’elle avait aimés, nus avec elle, endormis ou concentrés, des intérieurs pleins de lumière et des paysages anglais évanouis dans la blancheur.

À force de regarder ces tirages, il m’a bien fallu deux semaines pour y voir quelque chose, j’ai commencé à pouvoir les distinguer et les situer dans le temps. Et ce sont les chambres qui m’ont d’abord permis de me repérer. Alix Cléo Roubaud indique systématiquement la ville – Fès, Zalagh, Cerisy-la Salle – et parfois le nom de l’hôtel, le numéro de la chambre même où elles ont été prises : University Arms Hotel, chambre 223, Avignon, chambre 142, elle. etc. Il y a toujours un lit au centre, les draps sont froissés et portent la mémoire des dormeurs à peine levés. Elle a photographié les plis, la blancheur froissée, les oreillers encore creusés par la tête qu’ils ont accueillie. Mais ce sont les détails de ces chambres qui m’ont aidée : l’emplacement du téléphone à cadran, la forme du guéridon, la croisée de la fenêtre, les motifs du papier peint ou la télévision à l’écran bombé et brillant. Ma traversée du Fonds Alix Cléo Roubaud et d’abord une histoire de chambres et c’est, je crois, quelque chose de fondamental pour toi et ce que tu as immédiatement vu en découvrant son travail ?

« L’acte du tirage. Tirer hors du noir, faire venir à la lumière. Un acte de remémoration. On peut par la mémoire continuer à « toucher » le morceau de monde qu’a saisi la photographie. »
Alix Cléo Roubaud, août 1979

« La destruction du négatif sera un garde-fou contre la tentation d’approcher à nouveau le souvenir du monde que la photographie enferme. Ce souvenir, une fois le tirage effectué est perdu ou, plus précisément, n’est plus que le souvenir du souvenir. Le négatif n’est que la palette du peintre. »
Alix Cléo Roubaud, octobre 1979

Hélène,

Contrairement à toi, j’ai du mal à me souvenir de la première rencontre avec les photographies d’Alix Cléo Roubaud, c’est un peu flou dans ma tête... c’était aussi il y a une dizaine d’année... lié à Londres et à Jacques Roubaud. D’ailleurs il me semble maintenant que c’est à travers son journal que j’ai découvert les photographies, parce que certaines sont reproduites dans le très beau livre de la collection Fiction & Cie.

Un jour dans une librairie à New York, j’ai rencontré par chance et surement pas par hasard la forme anglaise du livre de Jacques, « The Form of a City Changes Faster, Alas, than the Human Heart », invitée par Hans Ulrich Obrist à lire des poèmes à Londres à la Serpentine gallery, je ne savais pas que Jacques serait là aussi et qu’on finirait par faire un livre ensemble, une promenade londonienne agencée par une suite mathématique qui nous conduirait vers Rosa Bonheur mais cela c’est une autre histoire...

Donc je voulais lire son journal, j’ai une passion pour cette forme, d’ailleurs journal et photographie ont beaucoup à voir en partageant le même désir d’enregistrement rapide, de remémoration possible, de redoublement du moment, d’editing intime.

Un journal s’écrit pour de multiples raisons (à détailler peut-être) et parfois dans la chambre au milieu, au début ou à la fin de la nuit. Maintenant j’ai le journal d’Alix C. R. devant moi, je l’ouvre et apparait une photo page 91 qui ne sera pas dans la « chambre 223 » mais tout à coup je me demande pourquoi, tellement elle me trouble à travers son titre et la reproduction: « Quinze minutes la nuit au rythme de la respiration », tu t’en souviens ?

Pour moi la chambre est « l’atelier de la nuit » l’espace des projections et des idées, des rêves et des obsessions, des corps et des livres, des lits et des téléphones...
Et chaque chambre photographiée mémorise un peu cet atelier nocturne, émotionnel et horizontal.

Chaque lit enregistré avec ses draps et ses coussins froissés, je pense aussi à la photo devenue affiche de Felix Gonzalez-Torres est la preuve d’une autre dimension possible de l’existence et de son importance. Pendant des années, j’ai voulu montrer qu’il y avait une analogie très forte entre la chambre et l’exposition, chambre = exposition et donc exposition = chambre. Mais on pourrait aussi écrire chambre = photographie et photographie = chambre...

« La chambre noire où je viens de te placer, minuscule, dans l’ouverture de la lumière dans l’encadrement d’une place et contre un mur ô mon amour comme je veux cela : géométrie exclusive, étrangeté étranglée des images [...] »
Alix Cléo Roubaud, juillet 1980.

« La lumière, donc; rien que la lumière; la lumière quand elle tombe, la lumière qui impressionne la pellicule, la lumière dans laquelle se déchiffre l’image de la lumière, la lumière de la fenêtre; la lumière du sol; reflétée dans l’eau; rétrécie dans la fenêtre réfractée dans la glace; condensé par la pellicule; vue dans une pièce où, de nouveau, la lumière du soleil, réfractée par la fenêtre, comprimée par une porte, réfractée par la glace, et ainsi de suite. Répétitions comme celles de la musique boucles. »
Alix Cléo Roubaud , août 1980.

Dominique,

Ce que tu écris me fait penser à cette phrase d’ACR : « Elle prenait des photos tous les jours comme on imagine que tenaient les femmes victoriennes leur journal. » Le journal intime et la photographie semblent parfois devenir, chez Alix, une seule et même chose ou, plutôt, deux modalités d’une même volonté de se dire. J’ai aussi l’impression que quelque chose échoue : elle le dit, l’exercice de l’autoportrait est « sans cesse à recommencer », comme si la surface sensible échouait à enclore ce qu’elle voulait montrer de sa vie.

Je suis heureuse que tu aimes Quinze minute la nuit au rythme de la respiration. Je trouve que c’est une de ses œuvres les plus fortes. C’est un autoportrait par le souffle, une manière de donner à voir l’asthme dont elle souffrait, ce paysage du sud-ouest qu’elle habitait avec Jacques (Saint Félix est la maison familiale des Roubaud), c’est une image de paysage qui devient parfois une radiographie. Elle a fait plusieurs tirages de cette image jusqu’à obtenir une densité des noirs, un tremblé profond. J’imagine qu’elle a dû rester des heures dans la chambre noire pour y parvenir. Personne n’avait le droit d’y aller avec elle, c’était un espace de solitude, installé dans son apparte- ment de la rue Vieille du temple.

Si l’exposition ou la photographie sont des chambres elles doivent alors garder quelque chose de cette intimité, de cet interdit non ? Comment donner à voir ce qui se dérobe, ce qui est privé, soustrait d’ordinaire aux yeux des passants ?

« La lumière longue, limpide, voilant à peine les couleurs, qui se réfractent,amassant un rien d’iridescence derrière les voilages blancs de la chambre de l’hôtel du Louvre. »
Alix Cléo Roubaud, août 1981.

Hélène,

Hier 7 octobre 2020, après-midi magique dans la chambre 223, le titre que nous avons choisi pour la chambre d’Alix et ses photographies. 
Il s’est passé quelque chose d’intriguant quand nous avons commencé à placer les photographies autour du lit au pied des quatre murs de la chambre, un peu étrangement comme dans un dessin animé, les cadres semblaient vouloir se placer tout seul et très vite… 
Comme si les images connaissaient chacune leur place mieux que nous… En tout premier, celle qui contient ce grand blanc que tu as appelé « lacune » une trouvaille qui me donne envie de relire ton livre Une image peut-être vraie, parce que certains mots sont tellement attachés aux images et il y a une forme de symbiose, mais tout à coup la matérialité du lit, de la lumière, du rideau deviennent une invitation à re-photographier. Soudain la chambre 223 se reproduit à travers nos téléphones-capteurs comme un être vivant… 
Et cette présence déborde largement les notions d’image et de mot. Je voulais reparler des différentes chambres, des lits, des chaises, des téléphones, des amantes et des amants d’Alix et de la place qu’ils trouvent ou qu’elle leur donne dans les photographies et bien sur de l’obsession d’enregistrer ce qui pourrait rester invisible …
Finalement cette chambre 223 existe à quelques rues de son appartement/chambre noire de la rue Vieille du Temple mais les « lacunes » ne se produisent plus dans la chambre noire. Les blancs-lacunes d’Alix et toutes ses inventions photographiques sont des zones présentes.

« Pourquoi refuserait-on un petit bout de soi-même et de sa mémoire. »
Alix Cléo Roubaud, juillet 1981