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Hélène Cixous, Adel Abdessemed - Insurrection de la poussière

30 EUR
Par Hélène Cixous :

Il n’y a pas beaucoup d’artistes qui me coupent le souffle, me renversent d’effroi, ou de rire, m’atteignent et me délogent, d’un coup de mot ou de vision. Il y a Shakespeare, Thomas Bernhard, le Dostoïevski du crime, ceux-là peuvent m’épouvanter comme le médecin de campagne de Kafka ou Saint Julien l’Hospitalier ivre du sang des cerfs, et je leur porte une admiration révérente : quelle force il faut pour, d’une image, transpercer l’habitude, la distraction, l’insensibilité, le bouclier du quotidien et se ficher dans la gorge de l’âme ensommeillée ! Adel Abdessemed est de ces renversants. Il peut me mettre en fuite et me ravir.
On n’a jamais vu quelqu’un d’aussi joyeusement funambule. Il provoque l’abîme. Il regarde en face le soleil de la cruauté.
Adel est arrivé dans mon existence comme un de mes chats, ou comme le dernier enfant.
Je dis : « enfant ». Car il n’y a pas, dans cette arrivance, de distinction de sexe.
Comme Adel est encore dans la force de l’âge de l’Enfance (lui l’appellerait l’Âge d’Or) « en réalité », on pourrait se demander si l’Enfance, qui est l’âge de l’art, plus tard viendrait à quelque assagissement atténuant. Mais non, Adel a reçu pour lot la chance de l’Enfance. Il sera de plus en plus enfant.
Sa phrase-devise : « Je suis innocent ». Une phrase qui perdrait son innocence si elle n’était pas la fanfare même de l’Enfance. Parole d’enfant. Parole du Promeneur Solitaire.
Il faut vraiment être improbablement, incontestablement, « innocent » pour affirmer « Je suis innocent », sans être menacé de déni et d’aveuglement. Il faut avoir la puissance indemne de ce bébé surnaturel qui m’est confié en rêve et dont les exploits sont mythologiques. Il a l’air de sortir du ventre du ciel, la tête la première. Et au lieu d’un cri, il pousse un grand rire.
Adel a filé à l’avenir, avant que les filets auxquels l’artiste veut échapper se soient refermés sur lui, avant que la religion, le nationalisme, les autorités et institutions, ne l’aient capturé, il a refait le même trajet que l’artiste joycien se tirant d’Irland par air, mer, terre, pour aller faire œuvre ailleurs.
À quoi reconnaît-on un artiste ? À son art du départ. Il ne se pose que le temps de dessiner, sur son atelier-rocher, puis sitôt la fécondation opérée, il reprend les airs. À Adel il a été accordé la force et la chance du savoir-partir avant la pétrification, avant la paralysie, avant la glaciation des pulsions. Se-tirer-de-Batna, comme le pluvier joycien se tire de Dublin dans Ulysses. C’est son premier acte de souveraineté, sa première signature. Plus tard il devient le poète compassionné des fugitifs. Ces peuples qui sont prêts à mourir sur une barque trouée pour s’arracher au bagne natal, ces cargaisons d’âmes qui sont décidées à risquer la mort pour s’évader de la mort, il a été destiné à s’en faire le chantre au charbon.
Un jour il aperçoit l'embarcation « Fatalité » chargée de sacs poubelles : la métamorphose des êtres humains en déchets s’effectue sous son regard prophétique.
Heureux l’artiste heureux qui ne perd pas de vue le malheur.
Il est capable de mettre le feu à la poussière. Il vole la vie à la mort.

Ce livre est un partage de feu entre Adel et moi.

Publié par les éditions Galilée en 2014, 21 x 24,5 cm, 280 pages.